Depuis Berne, Me Jean-Pierre Yodi, Ministre-Conseiller à l’Ambassade de la République démocratique du Congo en Suisse, tire la sonnette d’alarme. Pour lui, le dialogue national ne doit pas servir à effacer les crimes commis à l’Est. Justice et vérité doivent primer sur tout compromis politique. Il s’est confié à Congo Nouveau.
Pendant que le Président de la République, Félix Antoine Tshisekedi Tshilombo, a annoncé l’initiative d’un dialogue national inclusif, les réflexions s’intensifient sur la portée et les conditions de réussite de cette démarche. Dans une contribution, Me Jean-Pierre Yodi, Ministre-Conseiller à l’Ambassade de la République Démocratique du Congo en Suisse, estime que cette initiative intervient à “un moment décisif” de l’histoire du pays et peut constituer “un tournant majeur” à condition de s’appuyer sur la justice, la vérité et la responsabilité.
Pour le diplomate congolais, le contexte est lourd : agression armée dans l’Est, crise humanitaire persistante et tensions politiques internes. Dans ce cadre, le dialogue ne doit pas être perçu comme une simple répartition de postes, mais comme un cadre de refondation de la Nation. Selon Me Jean-Pierre Yodi, l’histoire récente de la RDC montre que tous les dialogues ne produisent pas les mêmes effets. Si certains ont permis d’apaiser des crises, d’autres ont “consacré des compromis qui ont entretenu le cycle de l’impunité et encouragé la répétition des rébellions”. C’est cette leçon du passé qui doit guider la démarche actuelle.
« Le dialogue ne peut être réduit à un simple mécanisme de partage du pouvoir ou à une négociation entre acteurs politiques. Il doit être un espace de refondation nationale, où l’ensemble des forces vives de la Nation, institutions de la République, majorité, opposition, société civile, confessions religieuses, jeunesse, femmes, autorités coutumières et représentants des communautés contribuent à définir une vision commune de l’avenir du pays », confie-t-il au Congo Nouveau.
Pour Me Yodi, l’inclusivité ne peut signifier l’amnistie morale. Il prévient contre le risque de transformer le dialogue en “blanchisserie” politique.
« Les millions de victimes des conflits armés, les familles déplacées, les survivants des violences sexuelles, les populations ayant subi massacres, pillages et déplacements forcés ont droit à la vérité, à la justice et à la réparation. La paix véritable ne peut être bâtie sur l’oubli des souffrances des victimes. »
Il rappelle que la pratique consistant à offrir des avantages institutionnels ou militaires à des mouvements armés à l’issue de négociations crée “un précédent dangereux” qui laisse croire que “la violence constitue une voie légitime d’accès aux responsabilités publiques”. Or, souligne-t-il, “une démocratie ne peut accepter que les armes deviennent un instrument de promotion politique”.
Me Yodi ancre son argumentaire dans la loi fondamentale. Le Préambule de la Constitution consacre l’attachement du peuple congolais à l’État de droit, à l’unité nationale, à la démocratie et au rejet de toute accession au pouvoir par des moyens anticonstitutionnels
Pour lui, ces principes doivent guider chaque étape du dialogue. Cela n’exclut pas la discussion. “Les grandes nations savent dialoguer dans les moments les plus difficiles. Mais elles dialoguent sans renoncer à leurs principes fondamentaux”, note-t-il.
Le ministre-conseiller propose six axes majeurs que devrait poursuivre le dialogue.
Il évoque le renforcement de la cohésion nationale et l’unité autour d’un projet commun; la consolidation des institutions républicaines pour les rendre plus fortes et crédibles; la réforme durable du secteur de la sécurité afin de mettre fin aux cycles de violences; l’amélioration de la gouvernance et la gestion des affaires publiques; la protection des ressources stratégiques du pays contre le pillage et la prédation et enfin la promotion de la réconciliation et la définitiind’un consensus sur les grandes réformes d’avenir.
Justice transitionnelle, outil de conciliation entre paix et droit
Pour sortir de l’alternative “paix contre justice”, Me Yodi propose de recourir à la justice transitionnelle. Cet instrument permettrait, selon lui, de répondre simultanément aux impératifs de stabilité et aux exigences des victimes.
« Une paix durable ne se construit pas contre la justice ; elle se construit avec elle. »
Il insiste sur le fait que le peuple congolais aspire “avant tout à une paix durable, à des institutions fortes et à une gouvernance fondée sur la responsabilité”. Le dialogue doit donc répondre à cette attente et “non reproduire les erreurs du passé”.
Enfin, Me Jean-Pierre Yodi dresse deux scénarios. Si le dialogue reste fidèle aux principes républicains, il peut déboucher sur “un véritable pacte national pour la paix, la stabilité et le développement”. En revanche, s’il consacre l’impunité ou récompense le recours aux armes, il risque de “fragiliser davantage l’autorité de l’État et de compromettre durablement l’avenir de notre démocratie”.
« L’heure est venue de démontrer que la République Démocratique du Congo est capable de résoudre ses divergences par les voies démocratiques, dans le respect de la Constitution et de l’intérêt supérieur de la Nation. Le défi est donc immense. Mais il est aussi porteur d’espérance. C’est dans cet équilibre entre ouverture au dialogue, fidélité aux valeurs républicaines et exigence de justice que se trouve la clé d’une paix véritable, durable et digne pour tous les Congolais. »
Pour le Ministre-Conseiller à l’ambassade de la RDC en Suisse, la réussite de ce dialogue national dépendra donc de la capacité des acteurs à placer l’intérêt supérieur de la Nation au-dessus des calculs partisans et à faire de la justice la condition de la réconciliation.
