En proposant de rencontrer séparément Félix Tshisekedi et Joseph Kabila pour « trouver une issue congolaise à la crise », la Coalition Article 64 s’arroge un rôle de facilitateur que son statut d’opposition ne lui confère pas. Ce faisant, elle risque de brouiller son message le plus précieux : le rejet absolu de la prise d’armes et de toute tentative de troisième mandat.
Réunie en conclave à Rome du 25 au 27 octobre, la C64 a annoncé son intention de rencontrer le président en exercice et son prédécesseur, tout en réaffirmant son opposition à tout changement constitutionnel. Sur le papier, la démarche se veut audacieuse. Dans les faits, elle expose la coalition à une contradiction qui pourrait lui coûter cher en termes de crédibilité.
Un rôle qui ne lui appartient pas
Chercher une issue à la crise en allant voir les deux principaux protagonistes relève de la médiation. Or, ce rôle est déjà occupé. L’Union africaine a déployé un panel de facilitateurs — Sahle-Work Zewde, Uhuru Kenyatta, Catherine Samba-Panza et Mokgweetsi Masisi — mandatés pour accompagner les processus de Doha et de Washington. Les Églises catholique et protestante jouent également un rôle de médiation reconnu.
Une coalition qui revendique le respect strict de l’article 220 de la Constitution ne peut pas, dans le même mouvement, s’improviser chaperon d’un dialogue entre deux hommes dont l’un est accusé de porter les armes contre la République et l’autre de préparer un référendum pour se maintenir au pouvoir. La C64 n’a pas de mandat populaire pour négocier au nom des Congolais. Elle a un mandat politique pour dénoncer les violations de l’ordre constitutionnel.
Kabila et les armes : condamner sans ambiguïté
Le 12 octobre 2026, Joseph Kabila a pris la tête du Front pour la refondation de la nation, une coalition politico-militaire intégrant le M23, et a assumé le recours à la force parmi ses moyens d’action. Washington l’avait déjà sanctionné en avril 2026 pour son soutien à la rébellion. En assumant publiquement cette alliance, il a conforté les motifs de ces sanctions et discrédité toute prétention à incarner une alternative démocratique.
Face à cette réalité, la C64 n’a pas à « équilibrer » sa position. Elle doit condamner, sans nuance ni contrepartie. L’autonomie à l’égard des deux camps ne signifie pas l’équidistance entre celui qui prend les armes et celui qui tente de modifier la Constitution. Elle signifie la fidélité à un principe : le pouvoir ne se conquiert ni par les armes ni par la manipulation des règles.
Les débats internes révèlent la tension : ne pas condamner Kabila pourrait passer pour un soutien indirect, mais le condamner pourrait sembler soutenir Tshisekedi. Ce dilemme est un faux problème. Condamner la prise d’armes n’est pas soutenir celui qui est attaqué. C’est défendre la Constitution.
Tshisekedi et le troisième mandat : même exigence
La C64 rejette « tout troisième mandat » et rappelle qu’« une majorité parlementaire, quelle qu’elle soit, ne peut s’affranchir de la Constitution ». Cette position doit rester inflexible.
Félix Tshisekedi a lui-même ouvert la porte en mai 2026, se disant prêt à un troisième mandat si « le peuple le souhaite », tout en conditionnant les élections de 2028 à la fin de la guerre. Le texte adopté le 23 octobre sur les conditions du référendum constitue un pas concret vers cette dérive. La C64 a raison de la dénoncer.
Mais cette fermeté perd sa force si, dans le même temps, la coalition tend la main à Tshisekedi pour « trouver une issue ». On ne dialogue pas avec celui dont on dénonce le projet de confiscation du pouvoir comme s’il était un partenaire de bonne foi. On le somme de respecter la Constitution.
Le risque d’un double message
La proposition de la C64 de rencontrer séparément les deux hommes traduit une volonté de décrispation louable sur le fond. Mais elle envoie un signal contradictoire : d’un côté, la coalition dénonce un « coup d’État constitutionnel » et une rébellion soutenue par l’ancien président ; de l’autre, elle s’assoit à la même table que les deux hommes pour négocier une sortie de crise. Le message se dilue. L’électorat, les partenaires internationaux et les autres forces d’opposition peinent à distinguer ce qui relève de la condamnation et ce qui relève de la compromission.
La C64 a construit sa légitimité sur un double refus : celui de la prise d’armes et celui de la révision constitutionnelle. C’est là sa valeur ajoutée dans un paysage politique saturé de positionnements opportunistes. En endossant les habits du médiateur, elle s’expose à perdre ce qui fait sa singularité : la clarté morale de son combat pour l’ordre constitutionnel.
Reprendre le rôle qui est le sien
La coalition n’a pas besoin de s’improviser facilitatrice pour peser sur la sortie de crise. Elle a déjà les moyens d’agir : interpeller les facilitateurs mandatés, exiger que les accords de Doha soient clarifiés et respectés, réclamer la libération des prisonniers politiques et l’ouverture d’enquêtes indépendantes sur les violations des droits humains.
Ce rôle-là est le sien. Il est plus modeste en apparence, mais bien plus cohérent avec sa vocation d’opposition. En le délaissant pour courir après une médiation qui ne lui revient pas, la C64 prend le risque de s’enfermer dans une posture ambiguë — celle d’un parti qui condamne du bout des lèvres ceux qu’il prétend ensuite accompagner.
La crise congolaise n’a pas besoin d’un facilitateur supplémentaire. Elle a besoin d’une opposition qui tienne bon sur ses principes, sans se laisser aspirer par la logique du face-à-face qu’elle prétend dépasser. C’est à ce prix que la C64 restera une véritable « église au milieu du village » — et non une simple chambre d’écho des deux camps qu’elle dit renvoyer dos à dos.
