La prise de parole de Joseph Kabila, vendredi 9 octobre 2026, continue de secouer la scène politique congolaise. Dans une allocution diffusée sur les réseaux sociaux sous le titre « Le pays est en péril : ne pas agir c’est être complice », l’ancien président a dénoncé le retour de « la dictature » sous Félix Tshisekedi, sans jamais le nommer, et plaidé pour un dialogue national inclusif. Deux jours plus tard, les réactions en cascade révèlent une classe politique profondément fracturée, avec un camp présidentiel qui a resserré les rangs face à l’offensive de l’ancien chef de l’État.
Un réquisitoire sans précédent
Joseph Kabila a dressé un tableau sombre de la situation nationale, critiquant la gestion de la crise sécuritaire dans l’Est, les atteintes aux libertés publiques et une « gestion patrimoniale de l’État ». Il a affirmé avoir hérité en 2001 d’un pays en « état de déliquescence totale » et l’avoir transmis en janvier 2019 « réunifié, largement pacifié », avant que la RDC ne devienne, selon lui, « plus une république, encore moins démocratique ». L’ancien président a également dénoncé le « refus méprisant » du pouvoir face aux initiatives de dialogue, notamment celles portées par les évêques de la CENCO.
Le camp Tshisekedi passe à l’offensive
La riposte du camp présidentiel a été immédiate et virulente. Patrick Muyaya, porte-parole du gouvernement, a qualifié Joseph Kabila d’« homme du passé, nostalgique des méthodes antidémocratiques », l’accusant d’entretenir des liens avec le Rwanda et la rébellion AFC/M23. Jean-Pierre Bemba, leader du MLC, a publié un réquisitoire sur X, interpellant l’ancien président par son nom de naissance présumé, « Hippolyte Kanambe Kazemberembe », et dénonçant les « scrutins contestés » de 2006 et 2011.
Mais c’est Augustin Kabuya, secrétaire général de l’UDPS-Tshisekedi, qui a franchi un cap. S’exprimant samedi 10 octobre lors d’une matinée politique, il a averti Joseph Kabila d’une « mort précipitée » s’il persistait à soutenir la rébellion de l’AFC-M23, à l’instar de Jonas Savimbi, l’ancien chef rebelle angolais tué en 2002. « Pendant 18 ans, Kabila a laissé 1,3 milliards. Il n’avait rien. Or, sous Fatshi, on construit le pays », a-t-il déclaré, balayant la sortie de l’anci président comme un « non-événement ». La comparaison avec Savimbi, figure emblématique de l’UNITA morte au combat, constitue une escalade rhétorique inédite.
Un silence lourd de sens
Au-delà des réactions tonitruantes, l’attention se porte sur les silences. Vital Kamerhe, Sama Lukonde et Modeste Bahati Lukwebo, trois figures influentes de la majorité, n’ont pas publiquement réagi au discours de Joseph Kabila. Un haut fonctionnaire de la présidence estime que leur silence « ne devrait pas passer inaperçu auprès du président Félix Tshisekedi ». Ces absences pourraient traduire une prudence stratégique ou des divergences tacites au sein même du camp au pouvoir.
Une opposition qui se cherche
Du côté de l’opposition, les positions se cristallisent également. Seth Kikuni, opposant et figure de la plateforme « Sauvons la RDC », a appelé les Congolais à choisir leur camp, distinguant « le camp de ceux qui agissent pour sauver le pays » de celui de « ceux qui soutiennent aveuglément le tyran Tshisekedi ». Il a annoncé que son camp suivrait Joseph Kabila sur « la voie de la résistance » lors de ses prochaines initiatives. D’autres voix, comme celle de Stéphane Muadi Van, président du MRC, se montrent plus réservées, estimant que Kabila « n’a aucune leçon à donner aux Congolais » après ses dix-huit ans de pouvoir.
Un contexte judiciaire explosif
Cette confrontation politique se déroule sur fond de lourdes menaces judiciaires. Joseph Kabila a été condamné à mort par contumace le 30 septembre 2025 par la Haute Cour militaire pour trahison et participation à un mouvement insurrectionnel. L’ancien président, qui vit en exil, reste sous sanctions internationales. Sa prise de parole constitue une tentative de retour sur l’échiquier politique national, dans un pays en proie à une guerre dans l’Est et à une crise institutionnelle persistante.
Vers une fragmentation durable ?
Le discours du 9 octobre 2026 marque un tournant. En rompant un silence relatif et en appelant à un dialogue national inclusif, Joseph Kabila a contraint le pouvoir à sortir de sa posture défensive. La menace proférée par Augustin Kabuya, évoquant le destin tragique de Jonas Savimbi, illustre la brutalisation du débat politique congolais. À l’approche de l’échéance électorale de 2028, la classe politique se divise en deux blocs irréconciliables : d’un côté, un camp présidentiel qui refuse toute légitimité à son prédécesseur ; de l’autre, une opposition fragmentée où certains voient en Kabila un recours, et d’autres un repoussoir. Une chose est certaine : le retour en scène de l’ancien président a réactivé les lignes de fracture qui traversent la RDC depuis plus de deux décennies.
