Dans un entretien accordé le 28 juillet 2026 à Ottawa à Jeanric Umande d’OURAGAN, le Professeur Michel Bongongo Ikoli s’est félicité de l’annonce du cardinal Fridolin Ambongo, avalisée par le Président Félix Tshisekedi, d’organiser un dialogue national inclusif. Saluant le “courage” et “l’écoute” du Chef de l’État, l’universitaire plaide pour un cadre qui règle “définitivement” tous les contentieux de gouvernance depuis la chute de Mobutu, de l’électoral au sécuritaire. Il propose de fusionner ses quatre commissions initiales en deux : l’une pour solder les différends, l’autre pour planifier le développement et les réformes de l’État, y compris la révision de certaines dispositions constitutionnelles hors articles 218, 219 et 220. Pour lui, le succès du processus repose sur l’inclusivité, sans “lignes rouges”, et sur le rôle des chefs religieux, crédibles auprès d’une population meurtrie. Au-delà des discussions, les Congolais doivent attendre, selon lui, la restauration rigoureuse des équilibres sociopolitiques et un nouveau dynamisme de gouvernance, loin d’un simple partage du pouvoir.
Interview du Professeur Michel Bongongo Ikoli
À Jeanric Umande, OURAGAN.
OTTAWA, le 28 juillet 2026
- Professeur Michel Bongongo, vous appeliez depuis plusieurs mois à l’ organisation d’un dialogue national. Quelle est votre première réaction après l’annonce du cardinal Fridolin Ambongo, à la suite de l’ accord donné par le Président Félix Tshisekedi?
J’ ai salué cette décision du Président de la République. Car, il a fait preuve d’écoute attentive et de courage, en se déterminant à autoriser l’organisation du dialogue national inclusif.
- Selon vous, qu’ est-ce qui doit être fait pour que ce dialogue débouche sur des résultats concrets et ne soit pas un simple rendez-vous politique?
Pour que ce dialogue national inclusif débouche sur des résultats concrets, le dialogue doit s’imposer comme le lieu propice et le temps favorable où les représentants des forces vives de la Nation congolaise parviennent à se mettre d’accord sur les solutions idoines aux différends qui opposent, en termes de contentieux, les diverses couches sociopolitiques et économiques de la RDC. En d’autres termes, le réglement définitif de tous les contentieux liés à la gouvernance sociale, électorale, politique, Économique, financière et sécuritaire, depuis la chute du Président Mobutu, doit être considéré comme l’objectif ultime à atteindre. Ainsi, la RDC pourra espérer trouver ses équilibres à tous les niveaux de sa gouvernance.
- Dans votre lettre ouverte adressée au Chef de l’Etat en mars, vous proposiez quatre commissions, notamment sur la gouvernance, la CENI, le recensement et la justice sociale. Parmi ces priorités, lesquelles devraient être examinées en urgence?
Dans la situation sociale et sécuritaire très préoccupante qui prévaut actuellement dans notre pays, il serait de bon aloi d’ examiner toutes les matières à inscrire dans les quatre commissions susévoquées. C’est ainsi qu’il serait opportun de les rassembler toutes dans deux grandes commissions : l’ une chargée du règlement définitif de tous les contentieux, et l’autre réservée à la planification du développement national. Cette dernière pourrait s’appesantir sur les questions sensibles liées aux réformes de l’Etat, notamment la révision des certaines dispositions constitutionnelles, hormis les articles 218, 219 et 220 inamovibles, les réformes attachées aux secteurs névralgiques de la Nation. Il s’agit de l’ armée, de la police, des services de renseignement, de l’appareil judiciaire, de la CENI, de l’administration publique, de l’ économie nationale, des finances publiques, de l’ éducation nationale, de la santé publique, du transport et voies de communication, des infrastructures publiques, de l’ emploi particulièrement des jeunes et des femmes, et du développement rural.
- Le dialogue devra-t-il aborder les questions sensibles, notamment la réforme constitutionnelle, la réforme de la CENI et les gardes-fous pour la bonne organisation des prochaines élections?
Je viens de vous le dire, le dialogue devrait aborder toutes les questions sensibles, sans tabou et dans la vérité. Il devrait ,en outre, prendre toutes les dispositions requises pour la bonne organisation des prochaines élections. Car, la mauvaise organisation récurrente des élections demeure, sans conteste, à la base de la double crise sociale et sécuritaire que connaît notre pays.
- De plus en plus, on entend parler des questions ” profondes” que ce soit de l’ opposition non armée ou l’ AFC -M23, quelles sont ces questions profondes, selon vous?
Les questions profondes sont connues de tous. Nous soulignons notamment: a) les questions sécuritaires; b) les injustices sociales quotidiennes dont la population congolaise est la victime immolée sur la table de la corruption et de l’impunité débordantes depuis des décennies; c) le non-respect des engagements pris par nous les acteurs politiques, foulant ainsi aux pieds la valeur sacrée d’une parole donnée et conduisant inexorablement à l’ existence et à la permanence des contentieux politiques qui déstabilisent radicalement la vie de la population congolaise innocente; d) les pratiques scandaleuses et inciviques affichées par la CENI depuis sa création; e)
l’ absence honteuse, depuis des décennies, d’ une gestion rationnelle de la démographie congolaise; f) l’ l’ absence d’une politique sociale en général et de celle de l’emploi de la jeunesse et de la femme congolaises, en particulier , qui constituent la couche sociale majoritaire dans notre pays.
- Qui devrait prendre part à ce dialogue pour garantir son caractère réellement inclusif?
Pour garantir le caractère réellement inclusif du dialogue, il est impérieux d’inviter à ce dialogue tous les acteurs sociopolitiques et économiques importants et incontournables dans ce processus de règlement des différends ainsi que de réajustement de nos comportements publics. Par ailleurs, Il n’est pas bon, parce que contre productif, de fixer des lignes rouges concernant certains acteurs. Car, après tout, nous sommes tous des frères , en dépit du lourd passif fait d’incompréhensions, de haine et de violence que nous portons tous, les uns contre les autres. Nous sommes , à cet effet, appelés à transcender l’ histoire de nos temps passés et présents , afin de nous recréer dans la paix au lendemain du dialogue, la paix de nos cœurs fraternels transformés et guéris.
- Les chefs religieux ont été désignés pour accompagner ce processus. Ont-ils, selon vous, la crédibilité et les moyens de conduire cette mission jusqu’à son terme?
Oui , je suis convaincu que les chefs religieux sont les mieux placés pour conduire cette mission de réconciliation des cœurs des congolais. Car, de par leur vocation et leur présence active et réconfortante auprès de la population congolaise meurtrie et désemparée, ils jouissent d’une crédibilité appréciable.
- Au-delà des discussions, quel résultat concret les congolais sont-ils en droit d’attendre de ce dialogue national?
Restaurer, dans la rigueur et la détermination sans relâche, les équilibres sociopolitiques fondamentaux dans tous les secteurs de la gouvernance de la République .
- Est-ce que ça ne sera pas le partage du pouvoir comme c’était le cas lors des précédents formats.
Aux yeux de notre population congolaise, il va sans dire que la gouvernance de notre pays ne cesse de patauger. Insuffler en son sein un dynamisme nouveau, un profil plus vivifiant et exigeant devrait être le leitmotiv d’ une prochaine action politique à souhaiter , à l’issue du dialogue national inclusif. Il ne s’agit pas là d’un simple partage du pouvoir.
- Que demandez-vous à la C64, à Sauvons le Congo, à l’ Union sacrée, à l’ AFC-M23, aux Confessions religieuses et la Société civile de manière générale ?
En guise de réponse à votre préoccupation, je serais plutôt tenté d’ exprimer, à haute et intelligible voix, mon interrogation personnelle suivante.
Le présent dialogue nous convie à une confession générale et publique auprès du souverain primaire, le peuple congolais. Car nous avons tous péché contre lui, par nos actions, par nos omissions et par nos intentions malveillantes.
Allons -nous, au cours de ce dialogue, avoir le courage de dire la vérité à ce peuple meurtri par la violence de nos injustices sociales ? Allons_nous avoir le courage de reconnaître nos fautes et de solliciter son pardon ? Allons-nous avoir l’humilité d’ écouter nos interlocuteurs, de pardonner et d’accepter de se faire pardonner, afin que la loyauté et la fidélité envers notre Nation congolaise puissent enfin atterrir au cœur du développement et du bien-être de notre peuple.
Je vous remercie.
