En janvier 2019, au Palais de la Nation à Kinshasa, Joseph Kabila transmet le pouvoir à Félix Tshisekedi. C’est la première alternance pacifique depuis l’indépendance de la République démocratique du Congo. Les deux hommes sourient ; tout semble annoncer une nouvelle entente politique. Sept ans plus tard, les mêmes deux hommes : l’un installé à la présidence à Kinshasa, l’autre à Goma, à la tête d’une alliance politico-militaire incluant le M23. D’alliés devenus ennemis jurés, leur trajectoire relationnelle dessine la ligne de fracture la plus profonde de la politique congolaise.
Une union vouée à l’échec dès le départ
L’arrangement de pouvoir issu des élections de 2018 n’est pas le fruit d’une fusion volontaire, mais d’un expédient dicté par des besoins réciproques. Après dix-huit ans au pouvoir, Kabila doit garantir sa sécurité et celle de son réseau familial ; Tshisekedi, lui, a besoin de la majorité parlementaire contrôlée par Kabila pour consolider son pouvoir. Mais cette « cohabitation » porte dès l’origine des fissures : le camp Kabila cherche à contrôler le poste de Premier ministre et le Parlement, tandis que Tshisekedi refuse d’être un président vidé de sa substance.
La rupture éclate au grand jour vers 2020. Tshisekedi démantèle progressivement les alliés de Kabila au Parlement et dans l’administration ; Kabila se replie sur son bastion politique du Katanga, puis s’exile à l’étranger. En 2023, leurs relations sont totalement rompues. Ce qui pousse la confrontation à l’irréversible, c’est la guerre à l’Est.
D’adversaires politiques à « ennemis »
Dès février 2025, à la Conférence de Munich sur la sécurité, Tshisekedi désigne publiquement Kabila comme le « véritable instigateur » de la rébellion armée dans l’Est. L’accusation atteint son paroxysme en septembre 2025 : le tribunal militaire de Kinshasa condamne Kabila par contumace à la peine de mort pour trahison, participation à un mouvement insurrectionnel et crimes contre l’humanité. Le gouvernement Tshisekedi fait parallèlement voter par le Sénat la levée de l’immunité de Kabila.
La réponse de Kabila n’est pas une défense, mais une mutation politique. Le 12 octobre 2026, à Goma, il annonce officiellement la création du « Front pour la reconstruction nationale » (FRN), une alliance politico-militaire incluant explicitement le M23. La portée de ce geste est claire : il ne nie plus ses liens avec le M23, il les transforme en position politique assumée — passant de « soutien occulte présumé » à « dirigeant d’une alliance déclarée ». Comme le résument les analystes, il convertit une accusation judiciaire en positionnement politique.
Dans son discours national du 9 octobre, Kabila ne cache pas son hostilité au régime en place. Il affirme que le Congo « n’est plus une république, encore moins une démocratie », compare le mode de gouvernance de Tshisekedi à un despotisme « à la Ivan le Terrible », et accuse les autorités d’être « sans volonté ni capacité » de gagner la guerre à l’Est. La riposte du camp Tshisekedi est tout aussi radicale : le porte-parole de la présidence qualifie Kabila d’« homme du passé », tandis que le président du Sénat, Sama Lukonde, déclare devant la chambre que « l’histoire a prouvé que Tshisekedi avait raison », qualifiant Kabila de « véritable ennemi du peuple congolais ».
La logique profonde de l’irréconciliable
Il n’existe plus aucun espace de compromis entre les deux hommes, pour trois raisons.
Premièrement, l’imbrication du judiciaire et du politique supprime toute porte de sortie. Kabila porte une condamnation à mort ; même si celle-ci est largement considérée comme motivée politiquement, elle constitue une barrière juridique : tant que le régime Tshisekedi perdure, Kabila ne peut rentrer à Kinshasa en tant que personnalité politique légale. Et la direction par Kabila d’une alliance armée fournit inversement à Tshisekedi la preuve publique de son récit de « trahison ». Chacun utilise les actes de l’autre pour se justifier.
Deuxièmement, la guerre à l’Est a changé la nature du jeu. Kabila n’est plus un opposant en compétition parlementaire ou électorale. Il contrôle ou influence Goma, certaines zones frontalières et des ressources minières, disposant d’une capacité structurelle de « quasi-État ». Pour Tshisekedi, cela signifie que la question de l’Est n’est plus seulement une opération de contre-insurrection militaire, mais un affrontement direct avec l’ancien président. Pour Kabila, la base de pouvoir qu’il a bâtie à Goma lui permet, même sans rentrer à Kinshasa, d’exercer une pression continue sur le pouvoir central.
Troisièmement, la dimension internationale a figé la division. En avril 2026, les États-Unis ont sanctionné Kabila, précisément pour son soutien au M23 et à l’AFC. En octobre, la Belgique a condamné « de la manière la plus claire » le fait que Kabila dirige une alliance armée, qualifié d’« inacceptable ». Ces positions occidentales convergent fortement avec le récit de Kinshasa, rendant également difficile pour Kabila toute réhabilitation sur le plan de la légitimité internationale. Kabila, lui, fonde sa position sur une autre légitimité : les populations de l’Est mécontentes du régime actuel, une partie des anciens cadres militaires, et son propre récit de « reconstruction de l’État ».
Conclusion : non pas la réconciliation, mais une coexistence dans la division
Le mot « irréconciliables », dans le contexte politique congolais de 2026, relève moins d’un jugement que d’une description factuelle. Il n’existe entre les deux hommes aucun sujet de négociation — Kabila veut un changement radical du régime actuel, Tshisekedi veut la disparition politique de Kabila. La zone intermédiaire est saturée par les décisions de justice, les alliances armées et les sanctions internationales.
La perspective la plus réaliste n’est pas la réconciliation, mais une coexistence divisée : le régime de Kinshasa continue de fonctionner, mais une partie de l’Est du pays forme, sous l’influence de l’alliance de Kabila, une structure de pouvoir parallèle de facto. La probabilité que Kabila rentre à Kinshasa à court terme est très faible, mais il n’en a pas besoin — sa présence à Goma constitue en elle-même un défi permanent à l’autorité de Kinshasa.
Cette transition pacifique saluée par la communauté internationale il y a sept ans apparaît aujourd’hui comme une simple trêve. Le compte entre les deux hommes est loin d’être réglé. Et le prix de ce règlement de comptes, ce sont finalement les populations de l’Est du Congo qui le paient.
