Une nomination politique peut ouvrir les portes d’une entreprise publique. Elle ne confère ni la vision ni les compétences nécessaires pour la diriger. La SNEL n’est ni une administration de dépannage ni un instrument de gratification populaire. Elle constitue une infrastructure fondamentale de l’économie congolaise. Son directeur général doit être capable de convertir le potentiel énergétique national en capacités productives, d’orienter les investissements selon les impératifs du développement territorial et industriel, et d’inscrire l’entreprise dans une stratégie cohérente de transformation économique.
La gestion des coupures relève de ses obligations opérationnelles. La conception et la conduite de cette transformation constituent sa responsabilité de dirigeant. Teddy Lwamba continue pourtant de soulever de sérieuses interrogations sur sa compréhension de cette fonction. Le problème dépasse les défaillances techniques du réseau. Il met en évidence une conception limitée du rôle de la SNEL dans l’architecture économique nationale et une compréhension insuffisante des exigences institutionnelles, managériales et stratégiques inhérentes à la direction d’une entreprise déterminante pour l’avenir productif du pays.
Une vision primitive de l’électricité
Dans la nuit du 2 au 3 octobre 2026, Teddy Lwamba a parcouru plusieurs quartiers de Kinshasa privés d’électricité, transformant une tournée d’inspection en démonstration publique de mobilisation. Quelques jours plus tard, la perspective d’une meilleure desserte pendant les festivités de Noël s’invitait dans la communication de la SNEL. Ces deux épisodes révèlent une conception étonnamment élémentaire de la gouvernance énergétique. Le directeur général semble chercher à démontrer son engagement par sa présence sur les lieux des défaillances et à mesurer les progrès de son entreprise à l’aune du calendrier festif.
Pourquoi le premier responsable d’une entreprise nationale doit-il parcourir personnellement les quartiers obscurs pour apprécier des dysfonctionnements qu’un dispositif de supervision performant doit identifier en permanence ? Une direction générale ne constitue pas une extension des équipes de dépannage. Elle conçoit les systèmes d’information, organise les responsabilités, anticipe les contraintes et mobilise les investissements nécessaires à la continuité du service. Lorsque la présence physique du dirigeant devient une démonstration de performance, c’est la capacité de l’organisation à fonctionner indépendamment de lui qui mérite d’être interrogée. La visibilité du directeur général ne saurait tenir lieu d’efficacité institutionnelle.
La promesse d’électricité pour Noël pousse cette confusion jusqu’à l’absurde. Depuis quand la fourniture d’un service public essentiel constitue-t-elle une faveur saisonnière ? L’électricité obéit aux exigences permanentes de la production économique, non aux échéances symboliques du calendrier politique. Une entreprise industrielle ne planifie pas ses investissements selon la perspective d’un réveillon éclairé. Elle exige une énergie fiable pour produire, transformer, conserver et maintenir ses équipements en activité. En ramenant la performance électrique à quelques soirées de confort domestique, cette communication réduit une infrastructure stratégique à sa fonction la plus élémentaire, celle d’éclairer les ménages.
La question décisive concerne les capacités industrielles que la SNEL permet de développer, les investissements qu’elle rend économiquement viables et les territoires qu’elle contribue à intégrer dans la production nationale. Un directeur général doit penser l’électricité à partir de l’économie qu’elle rend possible, et non exclusivement à partir des interruptions qu’il lui faut réparer.
Teddy Lwamba présente comme des réalisations exceptionnelles ce qui relève du fonctionnement ordinaire de son entreprise, pendant que sa responsabilité stratégique demeure insuffisamment explicitée. La SNEL ne manque pas de raisons de rallumer des ampoules. Elle manque surtout d’une direction capable d’expliquer quelle transformation économique elle entend alimenter. Un directeur général qui ne présente l’électricité qu’à travers les coupures à réparer finit par administrer la pénurie comme si elle constituait la vocation permanente de son entreprise.
Une obsession de Kinshasa
Teddy Lwamba a récemment annoncé le recours à une centrale flottante de 134 mégawatts pour renforcer l’approvisionnement électrique de Kinshasa et des provinces environnantes. Cette initiative illustre une hiérarchie des urgences qui semble davantage répondre à la pression sociale et politique exercée dans la capitale qu’à une programmation nationale des besoins énergétiques. À observer les priorités médiatisées de la SNEL, on pourrait croire que la première préoccupation de son directeur général consiste à contenir le mécontentement des Kinois. La visibilité politique d’une panne paraît ainsi déterminer l’attention qu’elle reçoit, indépendamment de son coût économique pour le pays.
La centralité politique de Kinshasa semble progressivement se substituer à une réflexion sur la géographie économique nationale. Ses coupures mobilisent la direction générale, alimentent les conférences de presse et justifient des solutions d’urgence. Pendant ce temps, les besoins énergétiques des bassins agricoles, des zones industrielles et des villes secondaires demeurent insuffisamment présents dans le discours stratégique de l’entreprise. La RDC ne se résume pas à la capitale où se concentrent ses institutions et ses élites. La proximité du pouvoir ne constitue ni un critère de rentabilité économique ni un principe rationnel d’allocation des investissements publics. Une entreprise nationale d’électricité doit établir ses priorités à partir du potentiel productif des territoires et des complémentarités économiques qu’elle entend développer.
Le défi fondamental de la SNEL concerne la finalité économique de son action. Lorsqu’une entreprise stratégique organise ses priorités autour de la visibilité politique des pénuries, particulièrement dans la capitale, elle finit par confondre la concentration du pouvoir avec celle des possibilités de développement. La géographie des urgences politiques ne saurait tenir lieu de géographie des priorités économiques. La SNEL doit servir l’économie congolaise dans son ensemble, sans laisser la sensibilité politique de Kinshasa définir à elle seule l’horizon stratégique de sa direction.
Géométrie de la responsabilité publique
Le remplacement de Fabrice Lusinde par Teddy Lwamba, le 20 septembre 2025, est intervenu quelques jours après la grave interruption électrique survenue à l’aéroport international de N’Djili lors de l’arrivée de l’avion présidentiel. L’incident avait suscité une réaction institutionnelle immédiate et entraîné des mesures contre plusieurs responsables aéroportuaires.
L’enquête de l’Autorité de régulation du secteur de l’électricité avait relevé des défaillances affectant l’alimentation principale et les dispositifs de secours. La SNEL contestait alors sa responsabilité directe. Aucun élément ne permet donc d’imputer personnellement cette panne à Fabrice Lusinde ni d’établir qu’elle ait constitué le motif exclusif de son remplacement.
Cette proximité chronologique soulève néanmoins une interrogation fondamentale sur la hiérarchie institutionnelle des responsabilités. La gravité d’une défaillance susceptible de compromettre la sécurité aéronautique justifie pleinement une intervention urgente des autorités. Elle soulève simultanément une question sur les mécanismes ordinaires de responsabilité publique. Les coupures qui affectent les entreprises, les installations médicales et les activités économiques provoquent elles aussi des dommages dont l’accumulation mérite une évaluation institutionnelle. Ces conséquences sont moins spectaculaires qu’un incident impliquant le chef de l’État. Leur moindre visibilité ne réduit en rien leur importance pour la nation.
La SNEL appartient à la nation, dont le président de la République n’est qu’un bénéficiaire parmi des millions d’autres. Lorsque les institutions réagissent plus vigoureusement à l’exposition du pouvoir qu’aux préjudices subis par la population, la responsabilité publique change de destinataire, et se transforme en instrument de préservation de l’autorité politique. La sanction perd alors sa vocation de redevabilité pour devenir une discipline de circonstance, où la gravité des défaillances se mesure à leur portée politique plutôt qu’à leurs conséquences pour la nation.
Critères de sélection et confusion des mérites
Teddy Lwamba semble encore trouver dans l’idéal du bon électricien, qu’il recommande lui-même aux étudiants, la mesure de sa propre réussite. Cette aspiration devient intellectuellement insuffisante lorsqu’elle tient lieu de philosophie de direction d’une entreprise publique stratégique. Le malentendu ne lui appartient cependant pas exclusivement. Il prospère dans une culture institutionnelle où un directeur général qui se donne en spectacle devant une panne suscite l’admiration, où une visite nocturne devient une démonstration de leadership et où le rétablissement du courant prend les proportions d’un exploit personnel. Nous avons progressivement appris à célébrer la visibilité de l’action sans interroger l’intelligence de la décision.
Savoir diagnostiquer une panne ne signifie pas savoir gouverner la SNEL. La maîtrise d’un transformateur ne confère aucune expertise particulière en allocation du capital, en planification industrielle et en stratégie économique. Un ingénieur peut parfaitement devenir un excellent dirigeant, dès lors qu’il possède les compétences managériales et la vision institutionnelle nécessaires. C’est cette distinction que les nominations successives semblent continuellement négliger, comme si l’accumulation de qualifications techniques constituait une preuve suffisante d’aptitude à gouverner. Une entreprise électrique a besoin d’excellents ingénieurs pour faire fonctionner son réseau. Elle a besoin d’un dirigeant capable de déterminer ce que ce réseau doit rendre possible pour l’économie nationale.
Les autorités valorisent les parcours techniques, les médias célèbrent les interventions spectaculaires et le public finit par reconnaître dans ces manifestations de proximité les attributs d’un leadership efficace. Cepéché entretient un système où l’on récompense la capacité à gérer les symptômes sans exiger une transformation des mécanismes qui les reproduisent. À force d’admirer le directeur général qui descend réparer les conséquences des défaillances de son entreprise, nous cessons d’exiger celui qui doit en repenser le fonctionnement.
Tout porte à croire que Teddy Lwamba continuera de multiplier les tournées nocturnes et de promettre des réveillons éclairés. Les moyens de communication de la SNEL serviront à célébrer ses interventions, tandis que les photographies immortaliseront sa présence sur le terrain. Cette mise en scène laissera entière la question essentielle de son mandat. Quelle économie congolaise la SNEL est-elle en train de rendre possible ?
Pour ma part, je continuerai d’interpeller les consciences congolaises et de bousculer cette complaisance collective qui transforme les obligations ordinaires d’un dirigeant en exploits dignes d’admiration. Diriger la SNEL exige une ambition qui dépasse la réparation des pannes et inscrit l’électricité dans la transformation durable des capacités productives nationales. L’accomplissement d’un directeur général ne se mesure pas à sa capacité de ramener la lumière dans les quartiers, mais à celle de faire en sorte que son absence cesse de déterminer les possibilités économiques de toute une nation.
Le Parlement ou l’inversion de la représentation
Le débat sur la direction de la SNEL conduit finalement à une responsabilité institutionnelle plus large. La Constitution congolaise attribue explicitement au Parlement le contrôle du gouvernement et des entreprises publiques. Ses articles 100 et 138 prévoient notamment les questions parlementaires, les interpellations, les commissions d’enquête et les auditions. Les représentants disposent donc de moyens juridiques pour examiner les choix d’investissement, demander des comptes sur les résultats et soumettre les orientations énergétiques nationales à un débat documenté. L’enjeu ne réside pas dans l’absence de prérogatives constitutionnelles. Il concerne leur exercice effectif.
Notre responsabilité collective intervient dans la manière dont nous sélectionnons les représentants chargés de faire fonctionner ces mécanismes. Le soutien partisan, la proximité avec l’exécutif et la capacité à mobiliser une clientèle électorale ne renseignent guère sur l’aptitude à examiner un budget, à interroger une stratégie industrielle et à défendre l’autonomie du pouvoir législatif. La représentation perd progressivement sa substance lorsque ces exigences cessent de déterminer notre jugement sur les candidats et leurs mandats. Nous élisons des représentants pour soumettre l’action de l’exécutif à notre contrôle, puis nous acceptons que certains deviennent les intermédiaires chargés de justifier auprès de nous les décisions qu’ils devaient examiner. La représentation se trouve ainsi inversée dans sa fonction.
Cette inversion explique pourquoi les difficultés d’une entreprise publique peuvent se prolonger au-delà des changements de dirigeants. Les nominations se succèdent, les communications se renouvellent et les mêmes questions structurelles demeurent sans réponse institutionnelle suffisamment contraignante. La SNEL constitue ici un cas particulièrement clair, puisqu’elle conditionne directement les possibilités de production et d’investissement d’une grande partie du pays. La responsabilité de ses dirigeants doit pouvoir être établie sur des résultats, discutée publiquement et contrôlée par des institutions indépendantes de ceux qui les ont nommés.
Une démocratie ne s’accomplit pas lorsque les citoyens obtiennent de leurs dirigeants la promesse d’un service auquel ils ont déjà droit. Elle prend corps lorsque leurs représentants disposent de l’indépendance et de l’autorité nécessaires pour en exiger la fourniture régulière, en contrôler les résultats et demander des comptes sur les défaillances.
Jo M. Sekimonyo, PhD
Chancelier de l’Université Lumumba
Économiste politique hétérodoxe
