À la lumière des récents engagements diplomatiques conclus à Washington puis à Doha, le Rwanda se retrouve face à une interrogation majeure : comment repenser une économie longtemps perçue par Kinshasa et plusieurs organisations internationales et pays comme dépendante de l’insécurité chronique dans l’Est de la République démocratique du Congo ? La question, sensible et complexe, ouvre un débat continental sur la sécurité, la gouvernance et l’avenir des relations entre deux pays pourtant condamnés à coexister.
Depuis près de trois décennies, la RDC accuse Kigali de tirer profit de la fragilité persistante des provinces orientales, notamment à travers des circuits illicites liés aux minerais stratégiques. Dans plusieurs rapports, des organisations internationales ont déjà pointé des responsabilités diverses dans l’entretien de la violence dans cette partie du territoire congolais. Les autorités de Kinshasa, elles, vont plus loin en estimant que l’économie rwandaise se serait durablement appuyée sur des mécanismes de prédation, de recels et de contrôles indirects via des groupes armés. Une thèse que le gouvernement rwandais a toujours rejetée.
Pour Kinshasa, un fait demeure : parmi les neuf pays voisins, seul le Rwanda est régulièrement cité dans les dossiers de déstabilisation de l’Est, souvent avec la complicité volontaire ou intéressée de certains acteurs politiques congolais dont les ambitions électorales auraient parfois coïncidé avec les cycles de violence ou de négociations répétitives. Ces « dialogues à rallonge », comme les qualifient plusieurs analystes congolais, auraient permis à certains protagonistes de se reconstituer financièrement, tandis que la population continuait de payer le prix humain et économique de l’insécurité.
Cet engrenage dure depuis 1994. Durant cette période, Kigali a multiplié les accords stratégiques : industriels, miniers, diplomatiques, sportifs ou encore culturels, parfois évalués à plusieurs millions, voire milliards de dollars. Du côté congolais, une conviction s’impose : une partie de cette dynamique n’aurait été possible qu’en maintenant une forme d’instabilité dans l’Est du pays. « 30 ans, ça suffit », avait martelé en 2024 le gouvernement congolais dans l’un des tomes du Livre blanc, appelant à une rupture nette avec ce cycle.
L’accord de Washington, signé en juin 2025, puis la mise en œuvre parallèle de l’accord de Doha, marquent ainsi un tournant. Pour la première fois, Kinshasa et Kigali s’engagent sous la supervision internationale à œuvrer pour un arrêt des hostilités, la fin des soutiens aux groupes armés et la réouverture de dynamiques économiques licites et transparentes. Un changement en profondeur qui pose une question fondamentale : le Rwanda est-il prêt à restructurer son économie si la paix en RDC devient durable et empêche toute forme d’exploitation illégale ?
Cette interrogation dépasse le président Paul Kagame, souvent considéré par ses détracteurs comme l’architecte d’une stratégie visant à maintenir une influence durable sur l’Est de la RDC. Elle interpelle aussi la jeunesse rwandaise, notamment les élèves et étudiants, formés dans un pays où le discours patriotique, centralisé et fortement contrôlé continue de structurer l’imaginaire national. Sont-ils préparés à intégrer un nouveau modèle économique et diplomatique basé sur la coopération plutôt que sur la confrontation ? Ou risquent-ils, après la transition ouverte par l’accord de Washington, de perpétuer des logiques géopolitiques héritées si leur pays venait à rencontrer des difficultés économiques ?
En face, la RDC se sait exposée. L’opinion publique congolaise exige une vigilance accrue. Le gouvernement, lui, affirme prendre des mesures pour empêcher tout retour en arrière et barrer définitivement la route aux velléités de déstabilisation dans l’Est. Une posture qui implique non seulement un renforcement sécuritaire, mais également une réforme profonde de la gouvernance locale, longtemps minée par la corruption, la fragmentation politique et l’absence de contrôle effectif sur le territoire.
L’enjeu va au-delà des frontières de la RDC. Le Congo-Brazzaville, voisin direct et allié historique de Kinshasa, est lui aussi invité à analyser les implications régionales de cette transition. L’axe stratégique entre Kinshasa et Brazzaville pourrait devenir déterminant dans la prévention d’éventuelles dérives futures. Pour plusieurs observateurs, minimiser les risques d’un repositionnement agressif du Rwanda serait imprudent. Les capitales d’Afrique centrale ne peuvent ignorer la profondeur historique du conflit ni la résilience des réseaux qui l’ont alimenté.
Se laisser porter uniquement par l’enthousiasme autour de l’accord de Washington serait donc insuffisant. Certes, ce texte représente une avancée diplomatique majeure, mais il ne garantit ni la fin automatique des agendas parallèles, ni la disparition des menaces hybrides dans la région. Kinshasa comme Brazzaville doivent anticiper, structurer des mécanismes de prévention et bâtir une approche collective pour éviter que les générations futures ne paient le prix d’une confiance aveugle.
Alors que s’ouvre une nouvelle page dans les relations Rwanda-RDC, les regards se tournent vers l’avenir. Les aspirations à la paix sont immenses, tout comme les attentes de justice et de transparence. Mais la prudence demeure de mise. Les prochains mois diront si le Rwanda est réellement prêt à transformer son modèle économique et diplomatique et si la RDC dispose de la solidité institutionnelle nécessaire pour sécuriser durablement son territoire et protéger ses populations.