Alors que la justice belge a perquisitionné, le 14 octobre, les résidences de proches du président congolais dans le cadre d’une enquête pour blanchiment, un virement de 17,6 millions de dollars lié au gouvernement de Kinshasa agite les cercles du pouvoir à Washington. Deux affaires distinctes, mais une même dynamique : la fin de l’impunité relative dont semblait bénéficier Félix Tshisekedi sur la scène internationale, sur fond de crise sécuritaire et politique intérieure.
Bruxelles, un front judiciaire et diplomatique inattendu
Tout est parti d’une plainte déposée en juillet 2025 par des organisations de la société civile du Grand Katanga. Leurs avocats, Mes Bernard Maingain et Hervé Diakiese, dénoncent « la saisie de ressources par des citoyens belges et le blanchiment de fonds résultant du détournement de revenus et de ressources minières appartenant aux communautés locales ». Certaines des personnes visées étant de nationalité belge, la justice du royaume a ouvert une instruction pour blanchiment.
Le 14 octobre 2026, les enquêteurs ont frappé. Des perquisitions ont été menées simultanément à Bruxelles et dans plusieurs communes des Brabants flamand et wallon, aux domiciles de proches et d’associés du président congolais. Le parquet fédéral belge a confirmé les opérations, sans toutefois préciser l’identité des personnes visées. Pour Me Diakiese, ces actes d’enquête « démontrent le sérieux de notre plainte ».
La réaction de Kinshasa ne s’est pas fait attendre. Dès le lendemain, une note circulaire du directeur de cabinet du président, Anthony Kinzo, a interdit à tous les membres du cabinet de Félix Tshisekedi « tout contact direct ou indirect » avec l’ambassade de Belgique à Kinshasa, ainsi qu’avec son personnel diplomatique et administratif. Toute communication devra désormais passer par le ministère des Affaires étrangères, sous peine de « sanctions administratives et disciplinaires ».
À Bruxelles, la mesure a été perçue comme une rétorsion après les perquisitions. Le ministre belge des Affaires étrangères, Maxime Prévot, s’est dit « surpris » : « Aucune situation ne justifie aujourd’hui l’interdiction des contacts avec l’ambassade de Belgique. Nous sommes contraints d’en prendre acte et le déplorons profondément ». Kinshasa dément toute mesure de rétorsion et évoque une simple « restructuration des contacts ». Mais le coup de froid diplomatique est réel, et il isole un peu plus le régime sur la scène européenne.
Washington, le dossier encombrant des 17,6 millions de dollars
En parallèle, une autre affaire secoue l’entourage du pouvoir congolais, cette fois aux États-Unis. Selon des révélations du New York Times, un virement de 17,6 millions de dollars a été effectué en mai 2025 depuis un compte bancaire « affilié au gouvernement congolais » vers TX-AT, une société texane spécialisée dans la sécurité et la défense.
L’affaire a éclaté au grand jour à cause d’un conflit entre deux fidèles de Donald Trump. Alina Habba, ancienne avocate personnelle du président américain, accuse Richard Grenell, ex-envoyé spécial, d’avoir détourné une partie de la somme – 5,6 millions de dollars qui devaient être reversés au Kennedy Center. Grenell rejette ces accusations et reconnaît avoir été consultant pour TX-AT en 2024, tout en assurant n’avoir eu aucun lien avec l’entreprise au moment du virement.
Le lien avec la RDC est direct. L’époux d’Alina Habba, l’homme d’affaires turc Turhan Mildon, se présente comme conseiller de Félix Tshisekedi et détient un passeport diplomatique congolais. Sa société, Milvest, s’est implantée en RDC en 2021 après une rencontre avec le président congolais à Istanbul, facilitée par Recep Tayyip Erdogan. Depuis, elle a obtenu environ 1 milliard de dollars de contrats de construction, notamment le Centre financier de Kinshasa, la Kinshasa Arena et des logements sociaux. L’objet exact du virement vers TX-AT reste « flou », selon le New York Times, et ni le ministère congolais des Affaires étrangères ni TX-AT n’ont répondu aux sollicitations de la presse.
Un pouvoir cerné sur tous les fronts
Ces deux affaires judiciaires et médiatiques s’ajoutent à un contexte intérieur déjà explosive. Sur le plan sécuritaire, la rébellion M23, soutenue par le Rwanda, occupe de vastes territoires dans l’est du pays depuis la chute de Goma et Bukavu début 2025. Fait nouveau et lourd de conséquences : l’ancien président Joseph Kabila a rejoint le 12 octobre 2026 une coalition politico-militaire regroupant les dirigeants de l’AFC/M23, désormais rebaptisée Front pour la refondation de la nation (FRN). Cette alliance entre l’ancien chef de l’État et la rébellion déplace le conflit du terrain militaire vers celui de la légitimité politique, en faisant du FRN un projet contestant la gouvernance de Félix Tshisekedi.
Sur le plan politique intérieur, le régime est accusé de réprimer les voix critiques à mesure que s’intensifie le débat sur une révision constitutionnelle qui permettrait au président de briguer un troisième mandat au-delà de la limite de deux termes. Human Rights Watch a documenté cette répression, qui intervient « dans un contexte d’occupation de l’Est du Congo par le groupe armé M23 et de tensions politiques liées à un projet de réforme constitutionnelle ».
