Le Ministre de la Communication et Médias, Porte-parole du Gouvernement, Patrick Muyaya Katembwe, a ouvert et clôturé, ce lundi 12 octobre 2026, au Cercle de Kinshasa, la Table ronde nationale sur la sécurité et la responsabilité des journalistes à l’épreuve de la Justice et de la Sécurité. Cette rencontre a réuni les représentants des institutions publiques, des autorités judiciaires, des services de défense et de sécurité, des organes de régulation et d’autorégulation ainsi que des organisations professionnelles des médias, autour de l’application harmonisée de l’Ordonnance-loi n° 23/009 du 13 mars 2023 et du droit pénal congolais.
Placée sous le thème « Sécurité et responsabilité des journalistes : enjeux de l’application harmonisée de l’Ordonnance-loi n° 23/009 du 13 mars 2023 et du droit pénal congolais face aux défis de la désinformation et de la sécurité nationale », cette table ronde a pour ambition de renforcer le dialogue entre les médias, la Justice et les services de sécurité, afin de garantir un exercice responsable de la liberté de la presse et une meilleure protection des professionnels de l’information.
À l’ouverture des travaux, Patrick Muyaya a salué la tenue d’un cadre de concertation réunissant, autour d’une même table, des acteurs dont les responsabilités sont complémentaires dans la consolidation de l’État de droit. Il a également souligné la nécessité de poursuivre les réformes engagées à la suite des États généraux de la Communication et Médias de janvier 2022, qui avaient formulé 80 recommandations pour moderniser le paysage médiatique congolais.
« De mémoire de journaliste, je ne me souviens pas avoir vu, en République démocratique du Congo, un cadre de cette envergure réunir autour d’une même table les professionnels des médias, le Gouvernement, la Justice, les services de sécurité, le régulateur et l’autorégulation pour examiner ensemble une question aussi essentielle : l’exercice effectif de la liberté de la presse et la sécurité de ceux qui ont pour mission d’informer, les journalistes », a-t-il déclaré.
Le Ministre a rappelé que cette dynamique de réforme a notamment conduit à la promulgation de l’Ordonnance-loi n° 23/009 du 13 mars 2023 fixant les modalités d’exercice de la liberté de la presse, de la liberté d’information et d’émission par la radio, la télévision, la presse écrite ou tout autre moyen de communication. Ce texte constitue une avancée dans la modernisation du cadre juridique des médias, en précisant les droits et les obligations des professionnels, les mécanismes de régulation et d’autorégulation ainsi que les garanties liées à l’accès à l’information et à la protection des sources.
La responsabilité professionnelle au cœur des échanges
Intervenant sur les acquis majeurs de cette réforme, Patrick Muyaya a insisté sur la nécessité de distinguer le journaliste professionnel des autres acteurs de l’espace médiatique, afin de mieux identifier les bénéficiaires des garanties légales et de renforcer la crédibilité de la profession.
« Si nous n’arrivons pas à établir une délimitation entre ceux pour lesquels nous nous battons afin qu’ils soient protégés et qu’ils évoluent dans un environnement bien encadré, nous risquons de perdre de vue ceux qui sont les plus suivis et les plus entendus », a-t-il affirmé, avant de relever que « nous avons une belle loi et nous avons commencé à nous crédibiliser et à nous repositionner ».
Dans cette perspective, le Ministre a mis en avant la Carte d’identité professionnelle (CIP), qu’il considère comme un instrument essentiel d’identification et de protection des journalistes. Il a annoncé l’accompagnement du Gouvernement à la deuxième phase du processus de délivrance de cette carte par l’Union nationale de la presse du Congo (UNPC), avec une procédure appelée à être numérisée et dématérialisée.
L’objectif est de faciliter les demandes à distance, de constituer un fichier fiable des professionnels des médias et de renforcer la sécurisation du document, tout en favorisant sa reconnaissance par les institutions publiques, les autorités judiciaires et les services de sécurité.
Le Ministre a également insisté sur les dispositions relatives au droit de réponse et au droit de rectification, prévus aux articles 104 à 112 de l’Ordonnance-loi n° 23/009. Ces mécanismes doivent permettre de traiter prioritairement les différends nés d’un contenu médiatique, sans préjudice des compétences de la Justice lorsque des infractions de droit commun sont constituées.
« Il ne s’agit ni d’accorder une immunité au journaliste, ni de neutraliser le Code pénal. Lorsqu’une infraction de droit commun est constituée, la Justice conserve pleinement sa compétence », a-t-il précisé, plaidant pour une meilleure articulation entre les garanties spécifiques du droit de la presse et les règles du droit pénal congolais.
À cet effet, Patrick Muyaya a proposé plusieurs recommandations, notamment l’examen, par le Procureur général près la Cour de cassation, de la possibilité d’une circulaire destinée aux magistrats des parquets sur le traitement des affaires impliquant des journalistes professionnels, la prise en compte des mécanismes de réponse et de rectification, ainsi que le renforcement de la coopération entre les institutions judiciaires, les services de sécurité et les organisations professionnelles.
Il a également appelé les organisations de presse à améliorer la remontée des alertes relatives aux menaces et aux entraves à l’exercice du métier, tout en annonçant l’accélération de la réforme du cadre juridique hérité de l’Ordonnance-loi de 1981.
La Justice appelle à concilier liberté et responsabilité
Prenant la parole, le Ministre d’État, Ministre de la Justice et Garde des Sceaux, Guillaume Ngefa, a rappelé que la liberté de la presse constitue un pilier de la démocratie, de la transparence et de la participation citoyenne. Il a toutefois souligné que son exercice doit s’inscrire dans le respect des droits d’autrui, de la dignité humaine, de la présomption d’innocence et des garanties d’un procès équitable.
Abordant les défis liés à la transformation numérique, il a mis en garde contre la propagation des fausses informations, des accusations non vérifiées et des discours de haine, susceptibles de porter atteinte à la réputation des personnes et de fragiliser la cohésion nationale.
Pour le Ministre d’État, la responsabilité professionnelle ne doit pas être confondue avec une responsabilité pénale automatique. L’appréciation d’un éventuel manquement doit tenir compte de sa nature, des circonstances et des voies de recours prévues par la législation.
Il a également insisté sur la nécessité de préserver l’indépendance de la Justice et de distinguer les missions des organes de régulation, des autorités administratives et des juridictions. La lutte contre la désinformation et la cybercriminalité, a-t-il soutenu en substance, doit s’appuyer sur une base légale et une réponse proportionnée, sans devenir un moyen de restreindre arbitrairement la liberté d’expression.
« La liberté de la presse doit être pleinement protégée, la responsabilité doit être appréciée conformément au droit et l’autorité de l’État doit s’exercer dans le respect des libertés fondamentales et de l’indépendance de la Justice », a-t-il déclaré.
Le CSAC et l’UNPC insistent sur leurs responsabilités respectives
De son côté, le président du Conseil supérieur de l’audiovisuel et de la communication (CSAC), Christian Bosembe, a rappelé que la qualité de journaliste ne confère aucune immunité face à la loi. Il a appelé à examiner les faits et les éléments propres à chaque dossier, dans le respect des garanties judiciaires.
« On évoque souvent l’arrestation des journalistes comme s’ils bénéficiaient d’une immunité particulière. Non, être journaliste ne signifie pas être au-dessus de la loi. Un journaliste qui commet une infraction doit, comme tout citoyen, répondre de ses actes dans le respect de la loi et des garanties judiciaires », a-t-il déclaré.
Cette position met en évidence la nécessité de concilier la protection de la liberté de la presse avec le respect des obligations légales et déontologiques, dans un environnement marqué par l’expansion des plateformes numériques et la multiplication des contenus diffusés en temps réel.
Pour sa part, le premier vice-président de l’Union nationale de la presse du Congo (UNPC), Cyrille Kileba, a sollicité l’implication du Gouvernement afin de garantir la reconnaissance effective de la Carte d’identité professionnelle comme document de référence pour l’identification des journalistes et assimilés.
« Nous sollicitons, à cet effet, l’implication du Gouvernement afin que les services compétents de l’État reconnaissent effectivement la carte d’identité professionnelle comme document de référence pour l’identification des journalistes et assimilés exerçant dans un État démocratique », a-t-il plaidé.
Cette revendication rejoint l’une des priorités défendues par le Ministère de la Communication et Médias, à savoir la consolidation du statut professionnel du journaliste et l’amélioration de sa reconnaissance auprès des institutions publiques.
Vers un mécanisme national de protection des journalistes
Dans son intervention, Donat M’baya, président de l’ONG Journalistes en danger, a, pour sa part, insisté sur le lien entre la sécurité des journalistes, la responsabilité éditoriale et la préservation de la paix. Il a estimé que la protection des professionnels des médias ne saurait être assimilée à une exemption de la loi, tout comme les impératifs de sécurité nationale ne doivent pas être considérés comme des adversaires de la liberté de la presse.
« Protéger le journaliste, ce n’est pas le placer au-dessus de la loi. C’est reconnaître que l’information d’intérêt public est un bien commun, et qu’un journaliste libre et responsable est un allié de la paix, de la cohésion nationale et de la souveraineté informationnelle de la République, surtout à l’heure de la désinformation », a-t-il déclaré.
Il a appelé à transformer les échanges en engagements concrets, notamment à travers l’adoption de résolutions et de recommandations, la mise en place d’un mécanisme national de protection des journalistes et la désignation de points focaux au sein des institutions et services concernés.
La rencontre s’inscrit dans la continuité du Forum des médias de juillet 2025 et du Forum sur l’engagement citoyen des médias pour la paix et la cohésion nationale, organisé à Kinshasa le 30 avril 2026, en prélude à la Journée mondiale de la liberté de la presse.
Au terme des travaux, les participants sont appelés à dégager des recommandations opérationnelles, à élaborer un protocole national d’alerte pour la sécurité des journalistes et à consolider un cadre permanent de dialogue entre les professionnels des médias, les autorités judiciaires et les services de sécurité. L’adoption d’une Déclaration de Kinshasa sur la sécurité des journalistes et l’application de l’Ordonnance-loi n° 23/009 figure également parmi les résultats attendus.
En ouvrant puis en clôturant cette table ronde, Patrick Muyaya a placé le dialogue institutionnel au cœur de la recherche de solutions durables. L’enjeu est désormais de traduire les garanties légales en pratiques cohérentes, afin que les journalistes puissent exercer leur mission d’information dans un environnement sécurisé, sans être soustraits à leurs responsabilités professionnelles et légales, et que les institutions assument pleinement leurs compétences respectives au service de l’État de droit en République démocratique du Congo.
