L’annonce faite vendredi 17 juillet à la Cité de l’Union africaine par le Président Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo aux chefs des confessions religieuses a remis au centre du jeu politique congolais un mot qui revient cycliquement depuis 1991, à savoir : “dialogue national inclusif”.
Face à une délégation conduite par le Cardinal Fridolin Ambongo, le Chef de l’État a confirmé son option d’ouvrir des assises nationales pour « consolider la paix, la cohésion nationale et la stabilité des institutions ». Sur le fond, la démarche est présentée comme une réponse aux défis sécuritaires et politiques. Sur la forme, elle ouvre la voie à toutes les spéculations sur l’avenir du mandat en cours et sur la recomposition des équilibres du pouvoir.
À moins de deux ans de l’échéance constitutionnelle de 2028, la question qui domine déjà les débats dans les états-majors politiques et dans la société civile est simple : ce dialogue prépare-t-il la paix ou prépare-t-il un glissement ?
Dialogue pour recoudre le tissu national
L’audience du vendredi dernier a duré près de deux heures. Autour du Président Tshisekedi, les représentants de l’Église catholique, de l’ECC, de l’Église de Réveil et de la Communauté islamique.
Le message du Chef de l’État, rapporté par le Cardinal Ambongo, est clair : il faut un cadre de concertation élargi. La référence aux démarches diplomatiques menées auprès du Burundi et du Congo-Brazzaville donne à l’initiative une dimension régionale.
Pour la Présidence, l’objectif est de dégager un consensus national face à la guerre dans l’Est, à la crise humanitaire et aux fractures politiques. Les confessions religieuses sont positionnées comme facilitateurs, au nom de leur rôle de médiation dans l’histoire politique du pays.
Officiellement, il ne s’agit pas d’un dialogue pour renégocier les institutions. Mais dans la pratique congolaise, chaque dialogue national a fini par produire des effets institutionnels : partage du pouvoir, gouvernement d’union, réformes constitutionnelles, report d’échéances. C’est cette mémoire qui alimente aujourd’hui les craintes et les espoirs.
Point de blocage: qui autour de la table ?
Dès l’annonce, une ligne rouge a été posée par plusieurs acteurs politiques et de la société civile : l’exclusion de la coalition RDF-AFC-M23.
Argument principal : plusieurs cadres de l’AFC-M23 sont déjà frappés de sanctions par l’Union européenne, les États-Unis et le Conseil de sécurité des Nations Unies pour « crimes de guerre et crimes contre l’humanité » commis dans l’Est aux côtés de l’armée rwandaise.
Pour ces acteurs, inviter ces personnalités au dialogue reviendrait à accorder une légitimité politique à des groupes armés et à banaliser l’impunité. Ils exigent que la justice, nationale pour certains, internationale pour d’autres, fasse son travail avant toute discussion politique.
« On ne dialogue pas avec ceux qui tuent pendant que l’on parle », résume un cadre d’un parti de la majorité. Cette position est largement partagée au sein de l’Union sacrée. Elle vise à protéger le dialogue d’une récupération par l’adversaire armé et à envoyer un signal aux populations de l’Est : la reddition des comptes est non négociable.
En face, d’autres voix, plus discrètes, estiment qu’un dialogue véritablement inclusif suppose de parler à tous, y compris à ceux qui tiennent les armes. Mais à ce stade, le rapport de force politique penche clairement en faveur de l’exclusion des sanctionnés. Le format qui se dessine privilégierait donc la majorité au pouvoir, l’opposition non armée, la société civile, les confessions religieuses et le secteur privé.
Scénario du glissement : Un gouvernement d’union puis la transition
C’est ici que l’analyse devient sensible. Dans les couloirs de Kinshasa, deux lectures du dialogue s’affrontent.
Première lecture : le dialogue de pacification. Il servirait à créer un gouvernement d’union nationale pour gérer la guerre, organiser les élections locales, et stabiliser les institutions. Le Président Tshisekedi resterait dans son mandat jusqu’en 2028.
Deuxième lecture : le dialogue de transition. Elle est portée par une partie de la majorité et certains acteurs de la société civile qui estiment qu’en période de guerre, la priorité n’est pas l’alternance mais la continuité.
Le raisonnement est le suivant : la RDC est en état de légitime défense face à une agression rwandaise documentée par les experts de l’ONU. Dans ce contexte, changer de pilote serait un risque. Le dialogue pourrait donc déboucher sur la formation d’un gouvernement d’union nationale, puis sur l’ouverture d’une période de transition dont la durée et les objectifs seraient définis par les assises.
Et c’est là qu’apparaît le terme « glissement ». Pour les défenseurs de cette option, la transition ne serait pas un recul démocratique mais une nécessité de guerre. Elle permettrait de concentrer les moyens sur la défense, la reconstruction de l’Est et la réforme de l’État, sans la pression d’un calendrier électoral.
Le Chef de l’État actuel serait le mieux placé pour conduire cette transition, au nom de sa posture de « commandant face à l’agresseur » et de la légitimité tirée des élections de décembre 2023.
La question constitutionnelle invitée au dialogue
Dans ce schéma, la révision de la Constitution s’invite naturellement dans le débat. Depuis plusieurs mois, une partie de la majorité et des intellectuels proches du pouvoir plaident pour une réforme de la Loi fondamentale. Les arguments avancés : adapter les institutions à la réalité du pays, réduire le coût des institutions, clarifier le régime politique, verrouiller la souveraineté.
Jusqu’ici, le Président Tshisekedi n’a jamais tranché publiquement. Mais le dialogue national lui offrirait un cadre légitime pour « lever les options » sur cette question, comme le réclament certains Congolais.
Si le dialogue valide une transition, il pourrait aussi valider un processus de révision constitutionnelle, soit pour adapter la Constitution à la période exceptionnelle, soit pour poser les bases de la RDC d’après-guerre.
Les opposants à cette hypothèse y voient le risque d’un troisième mandat déguisé. Les partisans y voient une opportunité historique de refonder l’État. Entre les deux, les confessions religieuses et la société civile auront un rôle d’arbitre.
Enjeux et risques
Ce dialogue, s’il a lieu, portera donc trois enjeux majeurs :
Sécuritaire : comment obtenir un cessez-le-feu durable et un retrait des forces étrangères tout en maintenant la pression diplomatique sur le Rwanda ?
Politique : comment élargir la base du pouvoir sans fragiliser la majorité ni donner des gages à l’ennemi ?
Institutionnel : comment éviter que le dialogue ne devienne l’instrument d’un report des élections et d’une révision constitutionnelle à la carte ?
Le risque est réel. L’histoire des dialogues en RDC montre qu’ils ont souvent servi à gérer des crises de légitimité plus qu’à les résoudre. Le risque inverse l’est tout autant : refuser tout dialogue au nom du calendrier électoral, alors que le pays est en guerre, pourrait aggraver les divisions.
Dialogue: une arme à double tranchant
L’annonce du Président Tshisekedi replace donc le pays devant un choix stratégique. Le dialogue national inclusif peut être l’outil de la résilience nationale, celui qui met l’Est et l’Ouest, la majorité et l’opposition, les civils et les militaires autour d’un même objectif : la survie de la nation.
Il peut aussi devenir le mécanisme d’un glissement institutionnel, justifié par la guerre, porté par la nécessité, mais dangereux pour la démocratie.
Dans les deux cas, une chose est certaine : les exclus du processus, à savoir les responsables de l’AFC-M23 sous sanctions, n’y auront pas de place. La justice devra suivre son cours.
Reste à savoir si les Congolais accepteront que ce dialogue, convoqué pour la paix, débouche sur une transition prolongée et sur une nouvelle Constitution. C’est tout l’enjeu des semaines qui viennent.
Le Chef de l’État a ouvert la porte. Aux forces vives de la nation de décider si elles entrent pour parler paix, ou pour parler pouvoir.
