Coincé entre une limitation des mandats et une prolongation du bail présidentiel : Tshisekedi déteste la Constitution qui l’enchaîne

Congo Nouveau
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Le 24 octobre 2026, devant les députés et sénateurs de la coalition au pouvoir « Union sacrée » réunis à Kinshasa, le président Félix Tshisekedi a déclaré sans détour : « Cette Constitution, je ne l’aime pas, et vous le savez. La modifier ou y toucher, c’est votre responsabilité. » Évoquant l’échéance de 2028, il a ajouté : « Si en 2028 vous refusez, je m’arrête là. » Ces propos ont immédiatement enflammé la scène politique congolaise, l’opposition et la société civile accusant le chef de l’État de préparer un troisième mandat et de violer son serment.

Un discours de transfert de responsabilité

La formulation présidentielle relève d’une double stratégie. D’un côté, elle exprime clairement le mécontentement de Tshisekedi envers la Constitution de 2006, brisant l’ambiguïté entretenue jusqu’ici sur la révision. De l’autre, elle transfère la responsabilité opérationnelle au groupe parlementaire de la majorité, plutôt que d’engager directement l’Élysée congolais par un projet de loi. Ce modèle de « cadrage présidentiel, exécution parlementaire » préserve une marge de manœuvre politique tout en envoyant un signal de mobilisation aux partisans.

Le président lie par ailleurs la révision à sa « mission » de « remettre le pays sur les rails et d’instaurer une paix véritable et durable ». Ce récit tente d’arrimer la question constitutionnelle à la sécurité nationale et à l’efficacité de la gouvernance, plutôt qu’à des ambitions personnelles. Mais 2028 marquant la fin de son second mandat de cinq ans, et l’article 220 interdisant explicitement toute modification des dispositions relatives à la durée du mandat présidentiel, ces propos sont largement interprétés comme une tentative détournée d’explorer un troisième mandat.

L’intangibilité de l’article 220 : le cœur du différend juridique

L’article 220 de la Constitution congolaise stipule que le nombre et la durée des mandats présidentiels « ne peuvent faire l’objet d’une révision constitutionnelle ». Cette disposition est une garantie fondamentale inscrite dans la Constitution de 2006 pour tirer les leçons de la dictature personnelle de l’ère Mobutu. Les arguments juridiques des opposants se concentrent précisément sur ce point.

L’opposant Emery Okundji a déclaré le 25 octobre : « Depuis quand le goût personnel du président de la République est-il devenu un critère d’application de la Constitution ? » Il souligne que Tshisekedi a été élu et réélu sous cette Constitution et a prêté serment de la respecter et de la défendre : « Il ne peut pas avoir bénéficié de deux mandats et vouloir aujourd’hui la remettre en cause parce qu’elle lui interdit d’en briguer un troisième. » Il avertit que la déclaration présidentielle « laisse craindre une volonté de personnalisation du pouvoir, où la parole du chef de l’État prétendrait se substituer à la Constitution, comme aux heures sombres de la dictature de Mobutu ».

Jean-Claude Lubaya, président du Mouvement d’action pour le redressement du Congo (M.A.R.C.), attaque sous l’angle du serment. Citant les articles 69 et 74, il rappelle qu’« aucune disposition constitutionnelle ne l’oblige à l’aimer, mais elles lui imposent de la respecter, de la défendre et d’en garantir le respect ». Il exige que Tshisekedi réaffirme solennellement son respect de la Constitution et de son serment, faute de quoi il devrait assumer les conséquences politiques et institutionnelles de ses déclarations, y compris une éventuelle démission conformément aux articles 75 et 76.

De l’« escroquerie politique » au « coup d’État » : la qualification politique

La réponse des opposants ne se limite pas à l’argumentation juridique ; elle s’intensifie sur le terrain de la qualification politique. Jean-Claude Katende, président de l’Association africaine de défense des droits de l’homme (ASADHO), emploie les termes les plus acérés : « Une constitution, on n’est pas appelé à l’aimer mais à s’y soumettre, surtout quand le pouvoir qu’on exerce découle d’elle. Aimer la position de Président de la République, et chercher à s’y accrocher, mais ne pas aimer la source qui vous l’a donnée est tout simplement une escroquerie politique. » Il avertit que cette logique conduirait le pays vers « la jungle où le plus fort impose sa logique, même quand elle ne tient pas la route ».

Okundji trace une ligne rouge explicite : « Le Congo n’a pas besoin d’un homme qui place sa volonté au-dessus de la loi, mais d’institutions qui placent la loi au-dessus de tous les hommes. » Il appelle Tshisekedi à « renoncer à toute manœuvre visant à contourner les limites constitutionnelles de son pouvoir », soulignant que « la Constitution n’est pas la propriété du président. Le Congo n’est pas son héritage. Et la République ne saurait être prise en otage par l’ambition d’un homme ! »

Cette déclaration n’est pas un incident isolé. En mai 2026, Tshisekedi avait déjà affirmé que si « le peuple congolais le demande », il serait disposé à accepter un troisième mandat, toute révision devant être soumise à référendum. En septembre, la coalition d’opposition C64 avait organisé une marche contre la révision, réprimée par la police. Le 23 octobre, veille des propos présidentiels, l’Assemblée nationale a adopté par 346 voix contre zéro une loi régissant l’organisation du référendum. Ce rythme législatif, en phase avec les déclarations du chef de l’État, accroît la vigilance de l’opposition face à ce qu’elle qualifie de « coup d’État constitutionnel ».

Des silences révélateurs et des risques structurels

Jusqu’au 26 octobre, la Conférence épiscopale nationale du Congo (CENCO) ainsi que les poids lourds de l’opposition Martin Fayulu et Moïse Katumbi n’avaient pas réagi officiellement. Lors de la précédente controverse, en mai 2026, la CENCO avait été l’une des premières institutions à avertir qu’elle ne voyait « ni la nécessité, ni l’urgence, ni l’opportunité d’un changement de la Constitution », qualifiant la campagne de révision de « manipulation » visant à offrir un autre cycle de mandats au président en exercice, et estimant que l’article 220 était « un véritable rempart contre la dictature et la privatisation de l’État ». Le silence des groupes religieux et des principaux dirigeants de l’opposition peut signifier qu’ils coordonnent une position unifiée, ou refléter des divergences stratégiques au sein du camp opposé.

Sur le plan institutionnel, les propos de Tshisekedi exposent une vulnérabilité plus profonde : lorsque les contraintes constitutionnelles entrent en conflit avec les ambitions du dirigeant, les mécanismes de contrepoids de la RDC peuvent-ils fonctionner efficacement ? Le président transfère la responsabilité de la révision au Parlement, dont la majorité est contrôlée par sa propre plateforme politique. L’« escroquerie politique » dénoncée par Katende trouve un large écho précisément parce qu’elle pointe une boucle logique : ceux qui accèdent au pouvoir grâce à la Constitution utilisent la procédure législative que celle-ci leur confère pour démanteler la restriction la plus centrale qu’elle contient.

Conclusion

Que la déclaration de Tshisekedi se traduise ou non en une révision effective, elle a déjà produit une conséquence certaine : elle contraint les élites politiques et la société civile congolaises à redessiner les lignes autour d’une question fondamentale — la Constitution est-elle un instrument politique ajustable au gré des préférences du dirigeant en exercice, ou une règle suprême à laquelle il faut se soumettre inconditionnellement ? La réponse des opposants est claire et unanime : le président peut ne pas aimer la Constitution, mais il doit s’y soumettre. L’évolution de ce débat déterminera la base de légitimité de la transition de pouvoir de 2028 en RDC, et définira dans une large mesure si le système démocratique du pays continuera à se consolider ou connaîtra un recul.

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