Félix Tshisekedi n’a jamais caché son aversion pour la Constitution en vigueur. Mais ses propos tenus samedi devant les parlementaires de l’Union sacrée, à la Cité de l’Union, ont donné à cette aversion une portée politique nouvelle. « Cette Constitution, je ne l’aime pas, et vous le savez », a-t-il déclaré, avant d’ajouter : « Vouloir la changer ou la toucher, c’est votre responsabilité. Si, en 2028, vous refusez, je m’arrête là. »
En apparence, le chef de l’État se pose en retrait : je ne force rien, la décision vous appartient. Mais replacé dans une séquence politique plus longue, cet énoncé ressemble moins à un désengagement qu’à une étape calculée — celle qui consiste à ne pas demander ouvertement ce que l’on veut obtenir, pour mieux en faire porter l’initiative à d’autres.
Du « je n’ai pas demandé » au « si le peuple le veut »
La trajectoire des déclarations de Félix Tshisekedi sur la question du troisième mandat est éclairante. En mai 2026, lors d’un échange avec la presse à Kinshasa, il avait lâché : « Je n’ai pas demandé un troisième mandat, mais je vous le dis : si le peuple veut que je fasse un troisième mandat, j’accepterai. » Le même mois, il précisait qu’une éventuelle révision constitutionnelle ne saurait se faire « sans concertation populaire, c’est-à-dire par référendum ».
En octobre, face aux parlementaires de sa majorité, le registre change à nouveau. Il ne s’agit plus du « peuple » mais des élus : à vous de décider, à vous d’assumer. La formule est habile. Elle place le président en position de réceptacle d’une volonté qui ne viendrait pas de lui, tout en faisant peser sur les parlementaires une pression implicite : si vous ne portez pas la révision, ce sont vos responsabilités politiques qui seront engagées en 2028.
Un calendrier qui n’a rien d’anodin
La sortie de samedi intervient à un moment charnière. En juin 2026, la coalition présidentielle a déjà organisé des meetings au Kasaï pour mobiliser en faveur d’une révision constitutionnelle. En septembre, la première vice-présidente de l’Assemblée nationale déclarait que la question du troisième mandat relevait, elle aussi, de « la volonté du peuple » si celui-ci se prononçait par référendum. La même période a vu se multiplier, dans les médias proches du pouvoir, des argumentaires juridiques sur la manière de contourner le verrou de l’article 220 — la disposition qui interdit toute modification du nombre de mandats présidentiels. La thèse avancée est la suivante : l’article 220 protège le nombre de mandats, mais n’interdit pas explicitement de modifier l’article 220 lui-même. Un « double déverrouillage » serait donc juridiquement envisageable.
En parallèle, Félix Tshisekedi a lié, dès le mois de mai, la tenue du scrutin de 2028 à la guerre dans l’est du pays : « Si nous ne parvenons pas à mettre fin à cette guerre, malheureusement, nous ne pourrons pas organiser les élections en 2028. » La guerre devient ainsi la variable d’incertitude sur le calendrier électoral, tandis que la révision constitutionnelle est la variable d’élimination de la limite des mandats. Deux lignes qui avancent vers un même point.
« Si vous refusez, je m’arrête là » : que signifie vraiment cette phrase ?
C’est la formule la plus intrigante du discours de samedi. Elle a l’apparence d’une condition : si l’Union sacrée refuse de porter la révision, le président s’en tiendra à la Constitution et quittera le pouvoir en 2028. Mais dans la configuration politique actuelle, cette condition ne peut guère se réaliser. L’Union sacrée dispose d’une majorité écrasante à l’Assemblée nationale, et ses membres ont lié leur avenir politique à la continuité de Félix Tshisekedi. Un Parlement contrôlé par les alliés du président et qui refuserait ce que le président laisse clairement entendre qu’il souhaite : l’hypothèse ne tient pas debout.
La phrase ne s’adresse donc probablement pas aux parlementaires présents dans la salle. Elle vise plutôt l’extérieur : les partenaires internationaux et l’opposition intérieure. Sa fonction est de fabriquer un récit — celui d’un président qui ne s’accroche pas au pouvoir — tout en déplaçant l’origine de la révision du président vers les « représentants du peuple », ce qui ajoute une couche de légitimité procédurale à l’opération.
L’opposition n’a pas été dupe. Dès mai, le porte-parole de Lamuka, Prince Epenge, accusait Félix Tshisekedi de préparer « un troisième mandat par acclamation ». L’ancien député Claudel Lubaya était plus tranchant encore : « Aucune clause constitutionnelle ne permet de justifier, au nom d’une prétendue volonté populaire, la violation de la lettre et de l’esprit de la Constitution. »
La vraie question n’est pas celle du texte constitutionnel
Le débat juridique autour de l’article 220 — peut-on le modifier, comment, selon quelle procédure — est important, mais il occulte une réalité politique plus fondamentale. Dans les conditions actuelles de capacité de l’État congolais, l’organisation d’un référendum constitutionnel comme celle d’une élection dépendent étroitement de celui qui contrôle l’appareil d’État. Or, lorsque le président lui-même évoque publiquement la possibilité que les élections de 2028 ne puissent pas se tenir en raison de la guerre, la question de l’espace d’opération et de l’équité d’un tel scrutin se pose d’elle-même.
Félix Tshisekedi affirme avoir une « mission » : mettre le pays sur les rails et installer une paix véritable et durable. L’énoncé, en soi, n’a rien de condamnable. Mais lorsqu’un président exprime simultanément son aversion pour la limite des mandats, anticipe l’impossibilité de tenir l’élection suivante et appelle de ses vœux une révision constitutionnelle, l’empilement de ces trois signaux dessine une direction plus claire que n’importe quelle déclaration isolée. Il ne « refusera » peut-être rien en 2028. Mais il est en train, méthodiquement, de créer les conditions pour que la seule option apparaissant comme viable soit celle de la continuation.
