ONATRA et RVF toujours des canards boiteux
Kinshasa a lancé mardi une vaste campagne de balisage du fleuve Congo, promettant des voies navigables enfin sécurisées. Pourtant, l’État ne dispose toujours pas de la flotte nécessaire pour assurer des liaisons régulières entre la capitale et l’intérieur du pays. Une contradiction qui interroge sur la priorité réelle accordée au désenclavement.
La cérémonie était solennelle. Au port de l’ONATRA, le président Félix Tshisekedi a remis aux commandants des baliseurs « l’ordre de marche », donnant le feu vert au balisage du fleuve Congo et de la rivière Kasaï. L’objectif affiché : « sécuriser la navigation et faciliter le transport des personnes et des marchandises ». Le vice-Premier ministre Jean-Pierre Bemba a martelé une « ambition ultime : garantir une mobilité fluide et sécurisée sur toute l’étendue du réseau hydrographique national ».
Une baleinière métallique a été remise au gouvernement, une drague multifonctions à la Régie des voies fluviales (RVF) – « une première depuis 40 ans », s’est félicité le directeur général. Une nouvelle locomotive, la 1501, a même été présentée. Le message est clair : l’État investit.
Mais à quoi sert un fleuve balisé si l’État n’a pas de bateaux pour y naviguer ?
Une flotte publique à l’agonie
L’Office national des transports (ONATRA) et la Société commerciale congolaise des ports et des transports (SCTP) n’expédiaient auparavant que deux bateaux par mois vers Kisangani. Aujourd’hui, ils manquent de marchandises et leurs cargos sont suspendus. L’entreprise publique, qui dispose d’un port de 500 mètres à Kisangani, voit ses bateaux se faire rares. Moins de quinze bateaux y accostent par mois.
La réalité du terrain est impitoyable : presque toutes les embarcations sur les cours d’eau appartiennent à des opérateurs privés. Des baleinières en bois, souvent vétustes, surchargées, qui naviguent de nuit et provoquent des naufrages réguliers. Le 6 juillet 2026, une baleinière transportant plus de 200 personnes a fait au moins 20 morts. Quelques jours plus tôt, un autre naufrage à Ilebo faisait 80 disparus.
Des promesses, des commandes, mais des livraisons qui tardent
Le gouvernement n’est pas resté inactif. En décembre 2024, il a commandé quatre ferries pour 250 000 dollars pièce, d’une capacité de 150 à 300 passagers. Objectif : « arriver à une centaine de bateaux ». Un projet pilote d’éradication des baleinières en bois a été lancé, avec la livraison d’une première péniche métallique de 98 places. Deux autres exemplaires doivent être livrés en septembre 2026, avec un objectif de cent embarcations opérationnelles.
Sur le terrain, un nouveau baliseur a été inauguré à Kindu en juillet 2026 – après plus de 40 ans d’attente sur l’axe Kindu-Ubundu. Un deuxième est annoncé sur l’axe Bukama-Kongolo.
Autant d’initiatives louables. Mais elles peinent à masquer une réalité : le transport fluvial reste le parent pauvre d’un pays où 13 500 kilomètres de voies navigables pourraient désenclaver des millions de Congolais.
Un paradoxe financier
Le paradoxe est d’autant plus frappant que la RVF, chargée du balisage, lutte pour sa survie. En février 2025, son directeur général Daniel Lwaboshi déplorait une « précarité de sa trésorerie due à l’amenuisement des ressources financières propres et au non-décaissement de la subvention de l’État ». Baliser sans entretenir, c’est condamner l’investissement à l’obsolescence rapide.
Le fleuve est balisé, mais il reste désert. Les balises indiquent la voie, mais personne ne la prend – ou plutôt, seuls les opérateurs privés aux embarcations de fortune osent s’y aventurer. Les commerçants paient le prix fort : un sac de haricot « commando » du Nord-Kivu coûte 40 dollars de transport jusqu’à Kisangani, rognant toutes les marges.
L’État congolais semble pris dans une contradiction insoluble. D’un côté, il dépense des ressources pour baliser, pour sécuriser, pour afficher sa volonté de désenclaver le pays. De l’autre, il n’investit pas dans l’outil le plus élémentaire : des bateaux dignes de ce nom, en quantité suffisante, pour assurer des liaisons régulières entre Kinshasa et l’intérieur.
Le balisage est une condition nécessaire, mais loin d’être suffisante. Sans une flotte publique conséquente, sans subventions régulières pour la RVF, sans une politique de renouvellement ambitieuse, le ruban lumineux des balises ne sera qu’un signal dans la nuit – un signal que personne ne peut suivre.
